Le fantasme le plus répandu des couples : ce que disent les études (et pourquoi c'est tabou)

Vérités Cachées
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Illustration symbolique d’un rideau entrouvert laissant passer un rayon de lumière dorée. Thèmes : intimité, mystère, désir caché, tabou dans le couple, psychologie relationnelle. Signature : Désirs Lucides.

Des chercheurs l'ont mesuré, quantifié, analysé dans des études de grande envergure. Les résultats sont sans appel : l'immense majorité des couples partagent un même fantasme dominant et ne s'en parlent presque jamais. Ce silence n'est pas un hasard. C'est une construction. Voici ce que la science dit, et ce que le tabou cache.

Il est une question que les chercheurs en sexologie posent régulièrement à leurs participants, souvent de façon anonyme, souvent avec la précaution du protocole scientifique : « Avez-vous déjà fantasmé sur une relation impliquant plus de deux personnes ? » La réponse, décennie après décennie, étude après étude, est la même. Oui. Massivement. Dans toutes les cultures étudiées, tous les âges, toutes les orientations. C'est le fantasme statistiquement le plus répandu dans les couples. Et c'est aussi, paradoxalement, l'un des plus rarement exprimés à voix haute entre partenaires.

Comment expliquer ce gouffre entre le monde intérieur des désirs et ce qui se dit dans l'espace d'une relation ? C'est précisément cette tension entre la réalité des désirs et le silence qui les entoure que cet article explore. Sans jugement, sans sensationnalisme. Avec les données.

Ce que les études révèlent vraiment

En 2018, le psychologue et chercheur américain Justin Lehmiller a publié les résultats d'une enquête menée auprès de plus de 4 000 adultes américains, interrogés sur la nature et la fréquence de leurs fantasmes sexuels. Son ouvrage constitue à ce jour l'une des cartographies les plus rigoureuses du désir humain. Le constat est net : parmi tous les thèmes fantasmatiques étudiés, celui qui implique une situation à plusieurs partenaires arrive systématiquement en tête.

89 % des hommes interrogés déclarent avoir eu ce fantasme au moins une fois
74 % des femmes interrogées déclarent la même chose
1 sur 3 le fantasie régulièrement, quelle que soit la satisfaction déclarée dans son couple
< 10 % en ont parlé spontanément à leur partenaire actuel

Ces chiffres ne sont pas isolés. Des études françaises et européennes menées par des instituts de sexologie arrivent à des conclusions similaires, avec des variations culturelles à la marge mais une tendance de fond identique. Le fantasme existe largement ; la conversation sur ce fantasme, elle, reste rare.

Précision méthodologique

Ces données portent sur des personnes ayant eu ce fantasme, pas sur des personnes souhaitant le réaliser. Fantasmer et désirer expérimenter sont deux réalités psychologiques distinctes, souvent confondues, et c'est précisément cette confusion qui alimente le tabou. Pour aller plus loin, le Journal of Sex Research publie régulièrement des études peer-reviewed sur ce sujet.

Pourquoi ce fantasme est-il si universel ?

L'universalité d'un fantasme n'est jamais un hasard. Elle interroge les fondements de la psychologie humaine. Plusieurs lectures coexistent et elles ne s'excluent pas.

La lecture évolutionnaire suggère que le désir de variété est inscrit dans la biologie comme mécanisme de survie reproductive. Ce cadre explicatif reste débattu, mais il est régulièrement cité pour expliquer la prévalence de ce type de fantasme, notamment chez les hommes.

La lecture psychanalytique y voit autre chose : une représentation du désir triangulaire, où la présence d'un tiers est moins liée au tiers lui-même qu'à ce qu'il symbolise : la validation, la rivalité, le sentiment d'être désiré par son propre partenaire à travers le regard d'un autre.

La lecture cognitive, plus contemporaine, souligne simplement que l'interdit génère du désir. Ce que l'on ne peut pas ou ne doit pas faire occupe une place disproportionnée dans l'imaginaire, précisément parce qu'il reste dans le domaine de l'irréel. Le fantasme devient alors un espace sécurisé pour explorer ce que la réalité ne permet pas ou que l'on ne souhaite d'ailleurs pas nécessairement expérimenter.

« Un fantasme n'est pas un plan. C'est un espace psychique où l'on explore ce que l'on est, sans les conséquences de ce que l'on ferait. »

Justin Lehmiller, chercheur en psychologie de la sexualité

Cette distinction est capitale. Et c'est précisément parce qu'elle n'est pas comprise que la révélation de ce fantasme à un partenaire est si souvent redoutée.

Le tabou : une construction, pas une vérité

Si ce fantasme est aussi répandu, pourquoi reste-t-il aussi tu ? La réponse tient en trois mécanismes qui s'alimentent mutuellement.

  1. La confusion entre fantasme et intention. La plupart des gens et leurs partenaires assimilent l'expression d'un fantasme à une demande concrète, voire à une insatisfaction. Dire "j'y pense" est interprété comme "je veux le faire", ce qui place l'autre en position défensive avant même que la conversation n'ait pu s'ouvrir.
  2. La menace perçue sur l'exclusivité. L'amour romantique contemporain repose sur un idéal de totalité : être tout pour l'autre, suffire à l'autre. Un désir qui implique un tiers est vécu comme une preuve de manque, parfois comme une forme de trahison symbolique, alors qu'il peut n'être qu'une expression de la complexité du désir humain.
  3. L'absence de langage partagé. On ne nous apprend pas à parler de nos fantasmes. Il n'existe pas de cadre culturel ordinaire pour ces conversations. Sans langage, sans espace, sans permission tacite, le silence s'impose comme défaut.

Ce n'est pas le fantasme qui est dangereux. C'est l'absence de conversation autour de lui.

— Désirs Lucides

Ce que révèle l'écart entre ce qu'on fantasme et ce qu'on dit

Cet écart entre un désir intérieur présent chez une large majorité de couples et l'absence quasi totale de dialogue sur ce désir est un révélateur puissant de la santé relationnelle d'un couple. Non pas parce que l'absence de dialogue sur ce thème précis serait problématique en soi, mais parce qu'il reflète un état général de la communication intime.

Les couples qui parviennent à aborder leurs fantasmes (même pour conclure qu'ils n'ont aucune intention de les réaliser) témoignent d'un niveau de confiance et d'une qualité d'écoute qui bénéficient à l'ensemble de la relation. Ce n'est pas le contenu de la conversation qui importe autant que la capacité de la tenir.

⚠ Ce que les études montrent aussi

Les couples où aucun fantasme ne s'exprime ne sont pas nécessairement les plus épanouis. Ils sont souvent ceux où les désirs se sont progressivement éteints, non par satisfaction, mais par résignation silencieuse. L'absence de fantasme exprimé peut signaler une relation vivante ; elle peut aussi signaler une relation anesthésiée.

Parler de ce fantasme : ce que ça change et ce que ça ne change pas

Aborder ce sujet avec son partenaire ne signifie ni vouloir "passer à l'acte", ni remettre en question la relation. Cela peut simplement signifier : je te fais confiance au point de te montrer une partie de moi que je n'ai jamais montrée à personne. C'est, en ce sens, un acte profond d'intimité peut-être davantage que bien des actes physiques.

Ce que cette conversation peut apporter :

  • Une compréhension plus fine de l'autre (et de soi-même) au-delà des rôles habituels du couple ;
  • Une désacralisation salutaire du désir : comprendre que l'on fantasme tous, que cela n'est ni honteux ni menaçant ;
  • La possibilité d'explorer ensemble, par le seul biais du langage et de l'imaginaire partagé, des territoires du désir qui enrichissent l'intimité sans nécessiter aucun passage à l'acte ;
  • Et parfois (rarement, lucidement, avec toutes les précautions nécessaires) une invitation à aller plus loin dans l'exploration, si et seulement si les deux partenaires le souhaitent librement.
✦ Une entrée en matière possible

Plutôt que d'annoncer un fantasme frontalement, certains thérapeutes suggèrent de commencer par une question ouverte : "Tu as déjà pensé à quelque chose que tu n'as jamais osé me dire ?" Ce renversement (inviter avant de livrer) crée un espace de réciprocité qui rend la conversation beaucoup plus sûre pour les deux.

Ce que personne ne dit : ce fantasme parle de nous, pas d'un manque

La lecture la plus répandue et la plus fausse est que ce fantasme trahit une insatisfaction dans la relation. C'est précisément l'inverse que les études tendent à montrer : les personnes qui rapportent les fantasmes les plus actifs et les plus divers sont aussi, en moyenne, celles qui se déclarent les plus satisfaites de leur vie intime.

Un imaginaire sexuel riche n'est pas le symptôme d'une relation pauvre. C'est souvent la marque d'une psychologie vivante, curieuse, capable de maintenir une tension créatrice entre ce qui est et ce qui pourrait être imaginé. Le fantasme n'est pas l'ennemi du couple. Le silence sur le fantasme, lui, peut l'être.

Ce que l'on protège en n'en parlant jamais n'est pas la relation. C'est une image idéale, lisse, sans aspérités de la relation et qui ne correspond pas à la réalité du désir humain. Et cette protection-là a un coût : celui d'une intimité qui se rétrécit, doucement, année après année, jusqu'à ce que l'on ne sache plus très bien ce que l'on désire ni qui est vraiment l'autre.

À retenir

Le fantasme le plus répandu dans les couples existe chez une très large majorité d'individus, tous genres confondus et reste l'un des moins exprimés entre partenaires.

Ce silence n'est pas de la sagesse. C'est la conjonction de plusieurs peurs : d'être mal compris, de blesser, d'être jugé comme insuffisant ou insuffisante.

Fantasmer n'est pas vouloir réaliser. Et parler de ses fantasmes avec son partenaire est, souvent, l'un des actes d'intimité les plus courageux (et les plus constructifs) qu'un couple puisse poser.

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